Le fantôme du Château: photos de Pascal Lahure, texte de Laurence Bougault | Association Cheval-Culture

Le fantôme du Château: photos de Pascal Lahure, texte de Laurence Bougault

Il faisait froid ce jour-là. C’était un jour de février glacial, les pierres claquaient, le gel déposait sur le Castrum de Forcalqueiret un voile d’immobilité et le soleil faisait vibrer l’air d’une lumière cassante. La beauté des lieux me semblait sans concession.
J’aimais errer dans ces châteaux en ruine qui sont légions vers chez nous, les ronces envahissaient les murs écroulés, la végétation s’emparait peu à peu des murs, les frontons et les arches des portes créaient comme des invitations à passer derrière le rideau du temps.
Je grimpais sur la sente avec joie et je venais me perdre ici, loin au-dessus du vacarme du monde, des télévisions, des radios, des réseaux sociaux et autres grands fracas malodorants.
En bas, tout était bruyant, ici, sur les cimes d’où jadis on surveillait les mouvements ennemis, on goûtait la paix et le silence. Ici, tout était calme, surtout par ces grands froids d’hiver. Quelquefois, une pierre tombait dans ce silence et c’était comme un morceau du passé qui me contait un peu de sa légende.
Je m’allongeais dans les mousses sèches et je voyais le premier maître des lieux, Jaufre Reforsat, comte de Marseille, rebâtir l’ancien château pour donner refuge à sa Cour, faite de poètes occitants et de troubadours qui composaient comme lui, pour les Dames inaccessibles, des vers d’Amour courtois où se mêlait le désir de Dieu et celui de la Femme.
Je m’étais allongé dans un recoin, bien emmitouflé dans mon manteau de laine, prenant les rayons pâles du soleil, les yeux mi-clos, perdu dans ces rêveries d’un autre âge, quand soudain il apparut dans l’embrasure d’une porte. Un fantôme en plein jour, et quel fantôme ! Monté sur un cheval blanc, la silhouette blanche s’avançait, évanescente comme sa monture, avec une majesté d’un autre temps.

J’ouvris les yeux, me demandant si mes rêveries me jouaient des tours ! Mais non, elle était bien là, parmi les pierres du XIVe siècle, bien présente sans être réelle. Elle avançait et je distinguais peu à peu une silhouette féminine, ce qui me sembla plus incroyable encore.
S’agissait-il de la Dame des vers de Jaufrezet, ou bien de sa fille au nom évocateur de Béatrice ?
Elle s’approcha et je perdis la frontière entre le rêve et la réalité… mais dans un dernier effort de lucidité, je sortis l’appareil photo pour tenter de capter la vision.

Elle se promena lentement dans la Cour puis repartit comme elle était venue.

Pourtant, un peu après, elle revint avec son cheval dessellé et puis, soudain, s’évanouit tout à fait, laissant le cheval fantôme brouter les rares herbes de l’hiver.

Je m’enhardis. Je voulais toucher la vision et m’approchais de l’animal, mais au moment de l’atteindre, il disparut lui aussi… Ne restait qu’un drap blanc et le soleil qui caressait cette blancheur étrange…

M’avait-on joué un tour ? Bien souvent je revins pour tenter de revoir la Dame et percer le mystère mais je ne revis jamais la Merveille. Ne me restait que ces images, et comme un goût de miel dans le cœur. Il fallait donc que moi aussi je trouve ma Dame… Elle monterait un cheval blanc et nous irions nous étendre chastement dans les rayons chauds du printemps qui, doucement, s’installait sur Forcalqueiret…

(c) Photos: Pascal Lahure
(c) Texte: Laurence Bougault

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