2005, À cheval dans le désert turkmène | Association Cheval-Culture

2005, À cheval dans le désert turkmène

2005, À CHEVAL DANS LE DÉSERT TURKMÈNE : RENCONTRE AVEC L’AKHAL TÉKÉ

Pour commencer à préparer le raid « Amazone de la Paix », j’ai fait plusieurs séjours au Turkménistan, dans une semi-liberté malgré la dictature Niazov, loin des grand-messes artificielles et contrôlées que constituent aujourd’hui les fêtes du cheval turkmène, où quelques « touristes » invités par la nouvelle dictature, servent de tribune à un show totalement artificiel. À l’époque, il existait un petit élevage indépendant qui proposait des randonnées avec des akhal-téké. Je suis donc partie au Turkménistan, à la rencontre des chevaux turkmènes, pour évaluer aussi les possibilité d’un départ d’Ashgabat vers la France avec un cheval Turkmène. Cette première approche en 2005 m’a permis de tisser des liens avec certains protagonistes dont la prudence m’oblige à taire les noms. J’y suis donc retournée deux fois, moitié pour randonner dans le désert avec mes amis turkmènes, ou passer une semaine à l’entrainement des chevaux de course, moitié pour voir s’il était possible d’obtenir les autorisations nécessaires et trouver les chevaux. S’il fut aisé de trouver des chevaux, en revanche la dictature ne m’a laissé aucun espoir de pouvoir organiser les choses au Turkménistan, c’est ainsi que je suis ensuite passée de l’autre côté de la frontière, dans un Iran nettement plus ouvert à mon projet. Mes amis turkmènes me manquent beaucoup, mais le pays est ainsi fait qu’il faut savoir ne pas participer à la comédie qui se fait autour du cheval turkmène. Une tragédie en vérité, car les croisements frauduleux avec des Pur Sang Anglais s’y multiplient ces dernières années, manaçant la pérennité de la race.

 

GOEKTEPE, premiers contacts

C’est donc après les mille embarras de la diplomatie totalitaire que j’arrive à Ashgabat, la capitale reconstruite de A à Z par le nouveau pouvoir. Je n’admirerai pas longtemps les gigantesques mosquées Bouigue et les monuments démesurés d’un centre ville sous haute surveillance.

Je pars très vite pour Geokpede, qui fut jadis le théâtre de violents combats entre Russes et Turkmènes. Nous arrivons dans une ferme de l’Akhal qui a retrouvé depuis peu sa vocation d’élevage équin, après avoir été dédiée au cochon pendant quelques décennies (n’est pas ridicule en pays musulman ?). Si le propriétaire, Hirma, n’est que depuis peu dans l’univers du cheval, l’entraîneur de ses chevaux, Odjan Guli, appartient quant à lui à l’une de ces dynasties du monde des courses qui ne saurait se passer du souffle des chevaux et de l’odeur des hippodromes. Lui et son fils Tooli ont ainsi l’entière responsabilité de l’élevage, de la sélection des juments et des étalons jusqu’à la victoire en course. Les courses, c’est la grande affaire du pays. Jadis, on en organisait pour chaque événement de la vie courante, du mariage à la naissance des enfants. Aujourd’hui, le président Niazov vient d’ouvrir un nouvel hippodrome, encore plus gigantesque que le précédent, pour accueillir au printemps et en automne les grandes fêtes populaires que représentent ces courses pour tous les Turkmènes. Il possède bien sûr sa propre écurie, avec plus de deux cents chevaux et met un point d’honneur à être parmi les vainqueurs. Ainsi, le cheval turkmène est dévolu à la vitesse et depuis l’indépendance du pays et le départ des Russes, personne ne s’occupe vraiment de promouvoir les disciplines olympiques où la race s’est pourtant déjà illustrée, notamment grâce à Absent qui fut médaillé en dressage à tous les Jeux des années 1960 (1960, 1964, 1968). On ne rencontre guère, ici, que les fins lévriers nourris et entraînés pour le sprint.

J’en profite pour rencontrer un homme clef du pays : Yussup, qui tentera de m’aider dans mes démarches officielles…

Du coup, nos chevaux, même pour parcourir le désert, ne ressemblent pas vraiment à ces chevaux de ballade qu’on utile ailleurs pour les touristes inexpérimentés. Ce sont des sportifs entraînés à galoper, faisant leur canter chaque matin. Même si Himra réserve certains chevaux pour les courses et d’autres pour les randonnées, la plupart ont couru avant de changer de métier et de parcourir le désert comme le faisaient leurs ancêtres avant l’arrivée des Russes. Tous nos chevaux sont entiers et la plupart seront utilisés comme étalons l’une ou l’autre année pour préserver la diversité des lignées. Car depuis l’ouverture du Stud Book moderne à la fin du XIXesiècle, chaque cheval est identifié comme le descendant d’un cheval particulièrement brillant qui sert de chef de file à la lignée. Au fil du temps, le nombre de lignées augmente, car les meilleurs chevaux peuvent devenir chefs de lignée.

Les turkmènes ne sont pas comme les autres peuples cavaliers que j’ai rencontré : kirghizes, mongols, sothos…, ils prennent très grand soin de leurs chevaux. Sans doute parce qu’ils ont conscience de leur rareté : sur les 4000 qui subsistent dans le monde, les turkmènes possèdent la moitié du cheptel, mais le président Niazov a interdit toute exportation (excepté les cadeaux qu’il fait lui-même aux chefs d’État du monde entier !). Cette interdiction pénalise grandement les éleveurs qui n’ont aucun moyen de rentabiliser leur élevage. La reproduction artificielle est elle aussi interdite, si bien que les naissances sont moins nombreuses qu’elles pourraient l’être…

Après une visite des écuries et de la jumenterie, je découvre les chevaux que nous monterons pendant les sept prochains jours. Nous sommes trois cavaliers : Tooli, l’entraîneur, Bava, mon interprète, et moi.

Toili, notre entraîneur

Bava, guide et interprète

Sur les cinq chevaux disponibles, mon choix s’arrête sur un superbe cheval d’un isabelle brûlé très saisissant. Il est grand et son encolure est beaucoup plus large qu’à l’ordinaire. En cela, il représente bien sa lignée, Polotly étant lui-même un cheval puissant. Il porte le nom d’un poète turkmène du XVIIIesiècle : Gemine, ce qui donne une image exacte des liens affectifs qui unissent, ici, les hommes à leurs chevaux. Arrivé chez Himra en pension, il a rejoint son piquet, parce que son riche propriétaire s’est volatilisé, pour une obscure raison… Quoi qu’il en soit, à huit ans, Gemine n’a pas dû faire grand chose… On me prévient qu’il est difficile et adore se battre avec ses camarades d’écurie. Moi, je sais que je vais monter un cheval frais, pas encore usé, ni par les courses, ni par les touristes, je suis ravie !

Nous partons après déjeuner faire une petite ballade dans les environs. Nous marchons au pas pour échauffer nos montures puis Tooli lance les fauves. C’est juste un petit canter mais je sens la puissance de Gemine qui ne pense qu’à bondir. Je n’essaie pas de le garder derrière Tooli, je sais que je n’en ai pas la force et qu’il ne ferait que « chauffer » davantage. Pas question de faire un « burn » comme mes amis motards ! Je laisse filer le tigre et je reprends en douceur dès que nous sommes en tête. Quelquefois, Tooli me teste et accélère pour atteindre un bon galop de chasse. Ma formule 1 file comme l’éclair. Au début, on est un peu inquiet de tant de puissance, mais quand cette inquiétude s’efface, elle laisse place à un joyeux désir de vaincre, et le cœur se gonfle de reconnaissance pour ce grand corps qui joue avec vous, sous vous, entre vos doigts et vos jambes, comme un violon virtuose — qui joue à ce jeu idiot d’être le meilleur, le plus beau et le plus rapide, juste comme une étoile filante dans la claire nuit du désert…

 

En route !

Randonner dans le désert du Karakoum est un vrai bonheur de cavalier. Pour parcourir les trente kilomètres quotidiens, nous montons environ quatre heures par jour, avec une longue pause à midi à cause de la chaleur qui devient rapidement éprouvante en cette saison. Nous restons sagement à l’abri de la toile tendue sur le côté du vieux camion de l’armée russe qui nous sert d’assistance.

À l’ombre!

 

Les étapes filent vite, nous trottons peu mais nous faisons de nombreux canters dans les lacs salés asséchés qui s’étalent au pied des dunes, si bien que notre moyenne descend rarement en dessous de 8 kilomètres heure. Les pistes où les voitures sont rarissimes sillonnent dans le sable, qui épargne les pieds des chevaux. Quel plaisir de galoper dans ce décor en bleu et ocre ! La faune est riche : oiseaux de toutes sortes et petits rongeurs égayent le chemin. Les vautours et autres rapaces ont remplacé les martin-pêcheurs nombreux aux abords de la ferme d’Himra.

Nous croisons souvent moutons et dromadaires : toute la richesse des bergers sédentarisés qui occupent les minuscules villages bordant les puits.

Depuis la création du canal d’irrigation, beaucoup d’entre eux ont vu leur taux de salinité augmenter dangereusement. Les chevaux refusent de boire cette eau saumâtre et le camion qui nous accompagne transporte une centaine de litres d’eau claire. À force d’être choyé pour les courses, les chevaux turkmènes ont pris ce ventre de lévrier qui s’explique aisément : ils ne mangent que du foin, jamais d’herbe. Du coup, Tooli, comme les autres cavaliers turkmènes, doit faire très attention à l’ordre des repas pour éviter les coliques : le foin est distribué à volonté, mais les chevaux ne boivent qu’après deux heures de repos. Ce n’est qu’ensuite qu’ils ont droit à l’orge. À l’étape, ils sont attachés à une longe de quelques mètres qui ne leur laisse guère de liberté.

Gemine a l’art de se détacher et cherche la bagarre dès qu’il retrouve sa liberté. Deux fois, je le récupère avant que le combat ne s’engage. Il est facile de constater combien l’Akhal Téké s’attache vite à son cavalier. Avec moi, il est très coopératif, ce qui n’est pas le cas avec le petit groom, Socrate, qui est chargé de s’occuper des chevaux lorsque nous arrivons…

Dans les villages, il ne subsiste que quelques rares yourtes, hirsutes au milieu des parpaings. Les bergers sont d’une gentillesse incomparable et tuent souvent le mouton lorsque nous arrivons. Les enfants courent au-devant de nous et nous offre du lait de chamelle fermenté et de la crème. Nous sommes la grande attraction de ces lieux retirés et l’on sent, dans le regard de tous, la nostalgie d’un temps où les chevaux faisaient partie de la vie quotidienne.

Ils ont été remplacés par des motos, même s’il reste quelques ânes aidant à rentrer les moutons et les chèvres. Deux cents ans de colonisation russe ont eu raison du nomadisme et les traditions turkmènes ne subsistent que dans le cœur des hommes. Les dromadaires, qui ont remplacé à l’époque de la route de la soie les chameaux de Bactriam, ne servent plus, eux aussi, que pour le lait et la viande. Le désert est redevenu sauvage. Autour des villages, les chamelles vont et viennent avec leurs petits en attendant la traite du soir. On a du mal à imaginer que ce peuple possèdait l’une des armées les plus efficaces du monde, connue pour ses attaques surprises que seuls les Mongols ont su déjouer, grâce à la politique de la terre brûlée, et une cruauté sans limite. Aujourd’hui, c’est un peuple paisible qui ne garde, de ce prestigieux passé, qu’une immense fierté et le port de tête altier — le même que celui de leurs chevaux — des anciens seigneurs.

Le septième et dernier jour se termine en beauté par l’arrivée au bord d’un immense lac artificiel d’un bleu tout méditerranéen.

Nous sautons dans l’eau qui semble paradisiaque après le désert. Nous lavons ensuite les chevaux à grande eau et ils apprécient de se débarrasser de la sueur de la journée. C’est un vrai bonheur de patauger tous ensemble avant de reprendre le chemin de la ferme au galop ! Tooli est impatient, car demain, l’un de ses meilleurs chevaux, Merdem, est engagé sur un 2000 mètres à l’hippodrome. Moi, je vais rentrer retrouver mes chevaux et j’espère terminer le débourrage d’Abdoula Khan, un bel Akhal Téké de deux ans qui perpétue, hors frontière, le mythe d’une des plus belles races de chevaux du monde… Et puis revenir au printemps, quand le désert est en fleurs, pour chevaucher un autre de ces Purs-Sangs magiques…

 

Laurence BOUGAULT

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