Yvo Jacquier et les chevaux | Association Cheval-Culture

Yvo Jacquier et les chevaux

Peintre d’origine bretonne né en 1958, et professionnel dès 1980, Yvo Jacquier se sert de sa formation scientifique pour approcher toutes les techniques picturales, depuis le dessin et la calligraphie jusqu’à la peinture à l’huile et l’aquarelle. Il développe d’abord une esthétique nourrie des arts primitifs. L’inspiration du trait semble guider une oeuvre souvent figurative qui trouve son plein épanouissement avec les sujets du nu et du cheval. En 1999, il définit sa pratique d’Idéoréaliste : « Je ne peins pas les femmes : je peins la féminité. Je ne peins pas les chevaux, je peins l’équitation : l’art d’élever le cheval au grade d’ami de l’homme. Je ne peins pas les musiciens : je peins leur univers intérieur. »

L’omniprésence du cheval et l’émotion esthétique que j’éprouve à contempler ses peintures, m’a donné envie d’en savoir plus sur ce peintre qui avoue n’être pas cavalier mais qui dit aussi que son sujet préféré est le cheval, ajoutant avec humour, que « c’est le seul modèle qui ne revient pas quand on le jette par la fenêtre ». J’ai donc été à sa rencontre. En échangeant avec lui, j’ai conçu qu’Yvo Jacquier était une mer agitée qui contemplait un cheval. Il croit que c’est un cheval et un cavalier et que c’est le cavalier qui inculque l’art au cheval mais sa main pense mieux que sa tête et il ne peint souvent que le cheval. Car c’est le cheval qui est art, carrefour de monde et axus mundi et le relie à l’ordre du monde selon une géométrie sacrée qu’Yvo a redécouvert. Il dit, je peins un cheval, c’est Mahomet. Mais conçoit-il que c’est le contraire (là encore sa main est plus vraie pour moi que sa tête et heureusement, parce qu’il est peintre!). C’est Mahomet qui est un cheval, car aucun Islam sans cheval. Et le cheval arabe devient alors le véhicule qui propage Dieu sur l’horizon de notre terre.

Mais il dit aussi très justement : « cheval ping-pong, tu dis ping et tu vois pong, quand t’es pong, tu te prends ping », c’est donc qu’au fond il sait tout cela.

Nous voici donc face à ce mystère : comment le cheval est intimement lié à notre part la plus spirituelle, alors qu’en même temps, il nous ancre dans cette terre ? Pour essayer de comprendre, j’ai demandé à Yvo Jacquier de répondre à quelques questions.

Qu’est-ce qui dans les chevaux vous attire du point de vue esthétique ? Sont-ils pour vous une simple forme ou possèdent-il aussi des qualités autres ? On parle par exemple de leur côté psychopompe ?

Le cheval est un miracle de contradiction. Raide sur tous les plans, dangereux, imprévisible et trouillard à en devenir fou, il réussit à donner une impression d’élégance, de puissance et de majesté. Il fait de l’air un prétexte à grimper. Souvent je me demande si je ne peins pas les chevaux pour éviter de me poser ces questions à propos des femmes.

Puisqu’on parle de la ressemblance, en tant que sujet, entre la femme et le cheval, pourrait-on aller plus loin?

Dangereux et imprévisible !

Toujours besoin d’être rassuré et guidé,

Pourtant c’est lui qui porte tout sur son dos

Leur place chez les Celtes est aussi celle des voyages chamaniques ? Que représentent-ils pour vous ?

La fibre celte s’est révélée très récemment en moi. En fait, pendant vingt ans personne n’a remarqué l’héritage celtique de mon travail. Mais un Historien, le médiéviste Marc Déceneux, m’a affranchi, preuves à l’appui. C’est particulièrement troublant. Par exemple, la composition de « Force Celte » est entièrement régie par √3, qui en symbolique exprime le mystère de la Trinité ! C’est une des grandes notions du monde celte. Je n’en savais rien à l’époque où j’ai peint ce cheval. Par la suite, j’ai consacré plusieurs années à étudier la Géométrie Sacrée, particulièrement celle de Rublev, Botticelli et Dürer. Et au final, je me suis rendu compte que je la pratiquais instinctivement depuis le début. La géométrie sacrée apparaît de deux façons précises :

– Paléolithique : primitive rituelle et inconsciente ;

– À partir du Néolithique final et de l’Égypte, de façon consciente et construite.

C’est une seule et même Culture depuis Pythagore jusqu’à Dürer et au-delà. Aucun peintre n’échappe à cette pratique avant la fin de la Renaissance. Je suis, à ma connaissance, le seul peintre à avoir approché la première voie, inconsciente (fait important : sur le thème du Cheval) et désormais évidemment, je vais entreprendre la seconde voie, en toute lucidité. Le cheval est un sujet très structuré, contrairement au chat par exemple. C’était le sujet idéal pour structurer mon dessin.

Vous écrivez : « Je ne peins pas les femmes : je peins la féminité. Je ne peins pas les chevaux, je peins l’équitation : l’art d’élever le cheval au grade d’ami de l’homme. Je ne peins pas les musiciens : je peins leur univers intérieur. » Qu’entez-vous par « ami de l’homme » ? Quelle est votre relation avec eux?

J’ai essentiellement observé le « cheval complet », avec son cavalier, i.e. quand les deux ne font plus qu’un. Même si souvent, je retire le cavalier, toutes les attitudes que je peins sont le résultat d’une éducation, qui jamais elle ne s’efface. Cela me fascine car ce résultat est la preuve d’une véritable alchimie. L’homme se met dans la peau d’une bête pour partager avec elle une part de sa pensée… D’ailleurs une phrase célèbre dit que « sans son cheval, un cavalier perd la moitié de son sang ». J’ai cru comprendre en écoutant les cavaliers, que le cheval accepte ce qui n’est qu’une proposition de la part de l’homme. D’ailleurs ça se voit, particulièrement au dressage. Le bon cavalier dit « je me suis mal fait comprendre » et développe des stratégies sur cette base.

Ma relation avec le cheval est celle d’un double sujet, d’une double fascination. Celle d’une présence, d’une incarnation de la Beauté, doublée de celle de sa relation avec l’homme poussée jusqu’à l’accomplissement. Je ne suis pas cavalier, je suis peintre et je peins des hommes et des chevaux. Quand bien même je deviendrais cavalier, je serais d’abord peintre devant ce sujet majeur.

Sont-ils pour vous une simple forme ou possèdent-il aussi des qualités autres ?

En résumé, vous me demandez ce qu’est la Peinture, à quoi elle sert, et à quoi elle se réfère ? En effet, ce qui est vrai pour le Cheval est tout aussi vrai pour tout autre sujet. L’œil ne change pas. La main comme l’esprit peuvent trahir une moindre maîtrise selon les circonstances, mais l’envie, l’inspiration, l’approche restent au générique d’un feuilleton qui change d’épisode, mais pas de distribution. Le Cheval est un « sujet », bien sûr. Une forme étonnante, et partiellement apprivoisée. On peut lui poser des questions, il finit toujours par donner un coup de tête ou de cul qui change la donne. C’est peut-être cela que j’apprécie : la provocation de la surprise. On ne peut pas mettre un cheval en boîte, ou ce ne sera pas un vrai cheval : tout juste un mannequin en plastique. Un aspect me plaît encore, propre à ce sujet. Je crois que ces surprises sont la manifestation d’un réel intérêt de la part du cheval envers nous, les humains. Il nous provoque, il nous fait signe. Même dans ses peurs les plus subites, il attend, il réclame quelque chose de nous. Pourrait-on ne faire qu’un avec lui, selon le principe du Centaure, si ce n’était pas le cas. Le cheval, à force de se fréquenter, est devenu une partie de nous. Même si je ne suis pas cavalier, la trace de ses sabots heurte mes nuits ancestrales, celles que l’on qualifie d’imaginaire quand on a la mémoire courte. Je le sens bien, à un moment ou à un autre dans mes racines, j’ai été cheval comme nous tous.

Le sujet cheval est forme ou contenu? ou plutôt à quelle distance respective de la forme et du contenu se situe le cheval?

Ces concepts sont loin du Peintre que je suis. Les concepts existent, mais sur la toile. Pour moi, le trait est une surface, pas un contour. Il a des inflexions, une épaisseur, une matière, il prend un espace bien à lui. La calligraphie asiatique fonctionne sur ce principe. En résumé, les concepts naissent de l’art, pas du sujet/motif qui se définit en soi, comme un absolu. Je dois manger le cheval, ou être dedans, pour pouvoir le peindre. Quand je peins, là oui : il s’ouvre un espace de représentation qui se réfléchit, se pense et se conçoit. Je procède de la même façon envers tous les sujets, notamment la Musique. J’ai appris le Jazz pour me rapprocher des musiciens. C’est tout aussi risqué que l’équitation en termes de santé. En revanche, parfois je suis payé.

La surprise c’est quoi, dans la géométrie sacrée? Je veux dire qu’est-ce qui l’exprime?

La surprise est le propre de la Création. Dans le cas de la Géométrie Sacrée, quand elle prépare le tableau, le terme d’émerveillement est encore plus juste. Botticelli trouve une sorte d’équation géométrique, qui résume la naissance de Vénus. Avant qu’il ait posé la moindre ligne sur sa toile, elle est déjà là. Il a identifié toutes les lignes qui la caractérisent en un tout mathématique aussi complexe que cohérent. Et cette trame qui va l’occuper pendant des mois est si solide qu’au final, on ne verra même pas qu’elle ne tient pas debout. Il lui faudrait une canne ! Sandro le sait, avant même d’avoir tracé la moindre ligne de son corps ! Beaucoup d’amateurs sont choqués par mes découvertes, alors que les mêmes trouvent tout à fait normal, pour ne pas dire banal que les compositeurs pratiquent une Harmonie aussi complexe que la Géométrie en question…

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Si j’essaie de clore cette présentation, ce que je ne souhaite pas faire, car j’aime laisser ouvertes les perspectives qui nous relient, je crois que ce qui me touche dans les peintures de chevaux d’Yvo Jacquier, c’est qu’il nous montre le cheval, non comme un animal, mais comme ce qui nous permet de faire le va-et-vient entre nature et culture, bas et haut, ici et là-bas et nous rappelle que le cheval n’a pas seulement une fonction horizontale mais encore une fonction verticale, dans son interrelation avec nous.

Cheval de guerre: usage horizontal ;

Cheval psychopompe: usage vertical.

Le cheval nous écoute et apprend à nous satisfaire mais si, comme Yvo, nous prenons la peine de l’écouter — c’est rare, il peut aussi nous faire traverser la verticale. Ce que disent les anciens. Les Celtes & les Grecs: cheval psychopompe, voyage des morts, les Turco-mongols, de la Sibérie à nos portes occidentales, encore avec les Celtes: voyage chamanique, découverte du lien entre nous et le sacré. Aujourd’hui encore, le travail d’Yvo Jacquier.

Yvo avance vers le cheval, avec la main tendue, il le pose sur la toile, et par cette opération, il nous conduit vers la géométrie sacrée, qui n’est qu’une autre façon, architecturale et picturale, de lire la structure divine du monde.

Pour en savoir plus :

http://www.jacquier.org/

Tous les droits de l’image appartiennent à Yvo Jacquier que nous remercions pour son aimable autorisation de les reproduire.

Laurence Bougault

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