Akhal-téké, pur-sang arabe et pur-sang anglais… par Alexandre Klimuk | Association Cheval-Culture

Akhal-téké, pur-sang arabe et pur-sang anglais… par Alexandre Klimuk

Akhal-téké, pur-sang arabe et pur-sang anglais…

 

Par Alexander Klimuk, Directeur du Haras de Stavropol*.

Traduction Laurence Bougault.

 

 

Le plus vieux pur-sang du monde, l’Akhal-Téké turkmène, a participé à la création de deux races majeures, le pur-sang arabe  et le Pur sang anglais.

En effet, de nombreux échanges eurent lieu au cours de l’histoire, notamment pendant la période où les Arabes furent en mesure d’acquérir de nombreux bons chevaux d’Asie Centrale, la principale provenance de ces chevaux était le Turkménistan.

 

 

La race akhal-téké a une histoire unique comme en témoigne la beauté de l’Argamak Turkmène. L’apparence des chevaux d’Asie Centrale se distingue de celles des autres, comme les chevaux Perses. Le climat sec et continental du Turkménistan avec ses hivers peu rigoureux et faiblement enneigés, la grande qualité des herbages des collines de Kopetdag et la constante menace des prédateurs ont conduit à la formation de chevaux larges et rapides.

 

 

 

La domestication des chevaux au Turkménistan

 

La domestication des chevaux dans les collines et les plaines du Turkménistan était sûrement très rare même si l’on tient compte des tribus indo-iraniennes qui s’installèrent au Turkménistan, et apportèrent avec elles des chevaux domestiques originaire du Nord. Pourtant, dans les conditions du Turkménistan, le cheval sauvage local, plus convoité, fut capable de remplacer ceux importés. Il en résulta la domestication des races locales, ou des croisements. Des échos de ces événements anciens peuvent être trouvés dans les vieilles légendes à propos de la production des chevaux d’Asie Centrale, dans les écrits chinois et les annales arabes ; l’une d’elle, d’après le géographe arabe Ibn Battuta, les chevaux supérieurs d’Asie Centrale venant d’un poulain sauvage : « plus grand que les autres, ses descendants sont plus larges et d’une meilleures stature » et « allant comme s’il volait entre terre et ciel, obéissant seulement à la gravité et gentil quand il galopait. »

 

 

« La plupart des sources classiques confirment que les meilleurs chevaux de l’ancien temps viennent d’Asie Centrale ».

 

 

Quand les descendants des nobles chevaux d’Asie Centrale apparurent dans les pays des anciennes civilisations orientales, l’Egypte, le Moyen-Orient et l’Inde, à en juger par les descriptions qui nous sont parvenues, ils possédaient des robes brillantes, étaient grands, avec une nuque élégante, une tête légère, et une couleur dorée caractéristique. On comprend qu’une telle race requière plusieurs siècles. La plupart des sources classiques confirment que leur lieu de naissance, ou pays d’origine, le lieu des meilleurs chevaux de l’ancien temps, est l’Asie Centrale.

 

D’abord, les meilleurs chevaux du monde selon Hérodote appartiennent aux Massagètes, c’est-à-dire aux Parthes. Les chevaux Parthes sont souvent appelés chevaux de Nissa, alors capitale de l’Empire Parthes. Aujourd’hui encore, on peut voir les ruines de l’ancienne Nissa près de l’élevage du président du Turkménistan.

 

 

Le secret jalousement gardé de l’origine des akhal-tékés fut mis au jour il y a seulement cent ans en Russie par V. Firsov, dans Turkmenistan et races de chevaux turkmènes, qui peut être lu dans le magasine, “Magazine d’élevage équin”, 1895, St. Petersbourg. Puis ce sujet fut développé par le travail de Browner, Kovalevskij, Afanasiev, Vitta, Lipping, Salikhov, Belonogov et d’autres. Pour les éleveurs, en Union Soviétique, le fait que l’akhal-téké soit la plus ancienne race du monde devint un axiome. Malheureusement, leurs efforts se répandirent peu hors du bloc soviétique.

 

Curieusement, il était fréquent de voir dans les travaux étrangers sur les courses, au début, une liste de faits bien connus sur la fameuse ancienneté des chevaux d’Asie Centrale, et la conclusion que l’akhal-téké descendait des poneys mongols ou, un peu mieux inspiré, des chevaux arabes.

Pour cette raison, nous voudrions détailler les relations qu’entretiennent les akhal-tékés avec les autres races, et les raisons permettant à l’akhal-téké de renvendiquer sa pureté à travers l’Histoire.

 

L’Asie Centrale a été le théâtre de conflits de plusieurs siècles entre différents peuples et nations. Des vagues d’agresseurs sont arrivés du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest. En ligne de mire des attaquants, les grandes cités et les centres de commerce furent soumis aux lois étrangères. Le manque d’eau et les déserts du Turkménistan, proches de la mer Caspienne, furent toujours difficiles pour les étrangers. Et c’est l’une des raisons qui permirent aux tribus turkmènes de préserver, malgré les difficultés politiques, dans une véritable pureté, l’ancienne race de chevaux de l’Asie Centrale et les anciennes traditions d’élevage. Ensuite, il faut noter que l’élevage des chevaux dans les conditions du Turkménistan, spécialement dans le désert, était très coûteux. « Pendant que le poulain devient un cheval, l’éleveur se transforme en chien maigre » dit un proverbe turkmène. Non seulement des akhal-tékés étaient produits sur les maigres pâtures désertiques, mais aussi les chevaux kazakhs, utilisés dans des climats rudes.

 

 

« N’importe quel croisement aurait apporté des qualités artificielles et n’était pas économiquement profitable »

 

 

Vraisemblablement, ces chevaux n’avaient pas de rivaux concernant la beauté, la force, l’endurance. N’importe quel croisement aurait apporté des qualités artificielles et n’était pas économiquement profitable. C’est précisément ce que les anciennes traditions turkmènes de stud-books (oraux) avaient pour but de transmettre. Les chevaux produits dans une lignée entièrement turkmène étaient d’un type, d’une apparence, et d’un caractère capables de faire un rude travail. C’est un fait que ces pratiques anciennes ont amélioré une race. Mais tous les voyageurs passant par le Turkménistan notèrent que les plus purs et les meilleurs chevaux étaient ceux de la tribu des Tékés. Le détail des méthodes d’élevage mentionne la sélection individuelle et un renforcement strict de la pureté généalogique, qui permit aux akhal-tékés de préserver leur pedigree. La forme du troupeau et des pratiques moins strictes autorisant les croisements avec d’autres lignées génétiques aboutissent à la formation de chevaux plus petits, moins agiles, avec un pedigree moins bon, de même que le choix d’une alimentation médiocre et des soins moins bons en général.

 

Les éleveurs d’akhal-tékés ont toujours utilisé plusieurs chevaux de lignées différentes (provenant de tribus différentes), selon la coutume de toutes les tribus turkmènes. Le fondateur Boinou appartenait à la tribu des Saryk, la mère du fameux Mele-Kush appartenait à un Turkmène du clan des Karadashli, et le fameux Junaid-Khan alla avec Mele-Hadji, le père et l’oncle de la lignée Topor-Bai et Elya.

Déjà dans le passé, les ancêtres des akhal-tékés modernes en tant que produit des guerres et du commerce, sont à l’origine de l’élevage de chevaux dans le monde entier. Le roi perse Kambiz, ayant conquis l’Egypte avec l’aide des Massagètes, laissa une partie de l’administration d’une armée d’occupation. Plusieurs descriptions des chevaux égyptiens de l’époque ressemblent fort à l’akhal-téké moderne.

Il n’est pas évident de savoir si oui ou non la race de ces chevaux maintenant en Egypte et en Nubie, élevée au Soudan et en Ethiopie, descend des chevaux de course massagètes. En tout cas, les descriptions de ces chevaux que nous avons lues montrent une similitude remarquable avec les akhal-tékés et non avec les chevaux arabes.

 

 

 

Les Chinois et leurs expéditions militaires

 

Les empereurs chinois furent aussi conscients de qui avait quoi en matière de chevaux. Ces « fils du ciel » voulurent équiper leurs impressionnantes expéditions militaires avec le « céleste » Argamak d’Asie Centrale. Non loin derrière, leurs voisins du nord suivirent bientôt. Comme témoignage de leur savoir, des preuves furent trouvées de combats de chevaux dorés des chefs scythes, ensevelis sous des tertres dans le permafrost de l’Altaï.

 

A l’époque où les échanges entre les orientaux classiques étaient pleins de mentions des chevaux d’Asie Centrale, ils ne parlaient pas de production de chevaux en Arabie. Hérodote relate que les Arabes vinrent se battre contre les forces du roi Perse Xerxès non sur des chevaux mais sur des dromadaires. Le roi Assyrien Taglatfallasar s’approvisionna pour lui-même de dromadaires et autres animaux domestiques lors que sa conquête de l’Arabie en 733 av. J.-C., mais il n’y a aucune mention de chevaux. Sardanapale V reste muet quant aux chevaux mais se vante d’avoir pris tous les trésors de l’Arabie.

 

 

 

Plus tard, en 256 av. J.C., l’écrivain romain Strabon, accompagnant le Général Eli Gall pendant la campagne Arabe, ne nous dit rien des chevaux arabes, alors qu’il détaille souvent les chevaux des autres pays. A cette époque, les chevaux étaient déjà bien connus de plusieurs pays ; ils sont mentionnés dans le travail des poètes arabes, et dans les chroniques de cette période. Mais, apparemment, les Arabes rencontraient rarement des chevaux et ceux qu’ils croisaient étaient souvent d’origine étrangère. Ainsi en 350, l’empereur Constantin Ier envoya en présent 200 chevaux de Cappadoce au Yémen, le lieu connu pour être le pays de naissance de l’Islam. Ces chevaux jouèrent d’abord un rôle insignifiant dans les conquêtes du prophète Mahomet. Et dans tous ses combats pour La Mecque, il avait, au total  deux chevaux. Mais, très peu de temps après, les prophètes suivants comprirent l’importance des chevaux dans les combats avec animaux, surtout quand l’Islam sortit de la péninsule arabique. Les chevaux sont entrés dans la catégorie des animaux de guerre, permettant aux Arabes de poser les bases d’une production de chevaux d’élite. Les chevaux acquis en Asie Centrale jouèrent là un rôle important. Il est aussi intéressant de voir que les descriptions orales des chevaux du Prophète Mahomet, recueillies plus tard par El-Dameri et Abu-Bekir-ibn-Bedram, ressemblent beaucoup plus à des Turkmènes qu’à des Arabes. Parmi eux, les chevaux de couleur, comme la jument Sabkhakh et le poulain El-Vard, étaient rares dans la race Arabe alors qu’ils sont communs dans la race akhal-téké.

 

 

Pendant cette période où les Arabes furent en mesure d’acquérir de nombreux bons chevaux d’Asie Centrale, la principale provenance de ces chevaux était le Turkménistan.

Après l’invasion mongole, une partie des tribus turkmènes s’enfuit et s’installa en Asie Mineure et au Proche-Orient. La migration de ces tribus et de leurs chevaux eut un impact énorme sur la culture équestre des pays d’accueil. Quelques chevaux d’Asie Centrale, dans les zones où ils furent dispersés, furent croisés avec la race arabe émergente. De l’avis d’éminents spécialistes de la race arabe (K. Razvan, E. Shili, et d’autres), en ce sens, le type munikfut créé, distinct des autres types d’arabes, avec une grande taille, des lignes longues et profondes, et une meilleure agilité. Beaucoup de ces chevaux arrivèrent en Europe et fondèrent la race moderne des chevaux Arabes.

 

« Il est certain qu’il y a un groupe de chevaux arabes qui prend souche au Turkménistan »

 

Par ailleurs, il y a eu aussi des élevages de purs Turkmènes. Un bon exemple de cela que nous voudrions prendre est le poulain gris argent Gomoush-Bornu, utilisé dans l’élevage Vail, origine d’une bonne lignée. Les contemporains doutaient déjà que ce grand cheval (1,60 m au garrot) avec une longue nuque, soit un pur Arabe. A notre avis, c’était un cheval turkmène, et ce n’était pas le seul. De toute évidence, il y a des preuves d’une production active de chevaux Turkmènes en Syrie jusqu’au début du 20esiècle. L’éminent spécialiste O. A. Balakshin a noté les qualités d’extérieur de l’akhal-téké dans les chevaux arabes syriens de nos jours également. Il est donc certain qu’il y a un groupe de chevaux arabes qui prend souche au Turkménistan. Ils purent, par exemple, donner naissance aux Palominos de La Mecque. Théoriquement, le Turkmène donna de la valeur à l’Arabe. La terminologie arabe fut introduite dans le vocabulaire turkmène, comme « bedyev » de l’arabe « bedyeviw », « asyl » de l’arabe « azyl » etc. mais l’utilisation des chevaux arabes dans l’élevage turkmène est hautement improbable. Sûrement, les Arabes étaient inférieurs aux akhal-tékés du point de vue de la force et de l’agilité. Dans la zone caspienne, les chevaux arabes étaient disponibles pour l’élevage mais aucune preuve de leur utilisation n’a été faite. La mention par plusieurs auteurs des importations de chevaux arabes au Turkménistan par le Shah n’a pas été étudiée ni étayée par des preuves concrètes.

 

 

La création du pur-sang en Europe

 

Il est très difficile de séparer les différentes races qui rentrent en ligne de compte dans la création du PS en Europe. Selon les sources anglaises, il y eut des chevaux de 3 races : Arabe, Turque, Barbe. Beaucoup d’auteurs étrangers croyaient que l’apport le plus important était l’Arabe. Automatiquement, dans les Arabes, ils parlent des Turcs mais restent silencieux sur les Turkmènes. Et pourtant, la race à laquelle le PS ressemble le plus par son extérieur est l’akhal-téké. Tous les voyageurs européens visitant le Turkménistan à la fin du 19eet au début du 20esiècle ont chaque fois été surpris par cette ressemblance.

Cette ressemblance est merveilleusement préservée dans les portraits des chevaux d’Orient qui ont fondé le PS, dans deux des trois fondateurs : Darley Arabian et Byerley Turk. Bien sûr, nous ne savons pas exactement leur arbre généalogique, mais la ressemblance est un fait indéniable.

Deux poulains, venant d’une branche d’une fameuse lignée de la race anglaise, sont Dan Arabian et Darcy’s Yellow Turk. Le professeur M. I. Byelonogovij, qui travailla comme craniologiste,a noté la ressemblance morphologique entre les deux races. Cette idée invite à comparer les anciennes méthodes d’élevage turkmènes et anglaises. Elles consistaient entre autre à augmenter la vitesse des jeunes chevaux par les courses, et d’autres aspects similaires. Rien de tel chez les Arabes. Par conséquent, les chevaux rabes n’ont pu arriver en Angleterre entraînés comme des chevaux Turkmènes.

 

 

Race turque, race turkmène

 

Il est important de clarifier les relations entre la race turque et la race turkmène. Au début, les Turcs avaient aussi de vrais chevaux turkmènes. Marco Polo écrivit à ce sujet. Le voyageur danois Karster-Nibur visita le Turkménistan et l’Arabie à la fin du 18e siècle et écrivit : « les Turcs n’estiment guère les chevaux Arabes, sous la selle, ils préfèrent avoir un grand et majestueux cheval qui laisse une impression magnifique. » Juste avant le début du 20esiècle, les meilleurs chevaux dans la cavalerie du Sultan d’Istambul, selon les avis des voyageurs européens, étaient des descendants des akhal-tékés, des Argamaks turkmènes.

En ce sens, le plus vieux pur-sang du monde, l’akhal-téké turkmène, a participé à la création de deux races de pur-sang, le PS et le PSAr.

Ce statut de pur-sang donne des responsabilités particulières à l’éleveur d’akhal-téké. Un stud-book extrêmement précis et complet est le minimum requis pour opérer un véritable travail de sélection.

Nos prédécesseurs ont su comment préserver le merveilleux akhal-téké pour nous, et il nous faut être fiers du travail de ces éleveurs turkmènes, russes, kazakhs qui étaient en interaction étroite. Espérons que cela ne cesse jamais.

 

 

*Alexander Klimuk

 

Alexander Klimuk a passé sa vie au service de l’akhal-téké, essentiellement au Haras de Stavropol, à l’époque où il était encore un Haras de l’État soviétique, puis après sa privatisation et jusqu’à aujourd’hui.
Il est universellement reconnu comme l’un des meilleurs, si ce n’est le meilleur, des éleveurs d’Akhal-Téké dans le monde. Le 11 décembre 2007, il a reçu l’une des récompenses les plus recherchées en Russie lorsque son étalon Paykend, vainqueur de très nombreuses courses, a été sacré « Meilleur Cheval Akhal-Téké » à la Conférence des éleveurs de chevaux de toute la Russie.

Alexander Klimuk a produit de nombreux champions, en course comme en show, durant sa carrière. Il est respecté non seulement pour ses succès en tant que sélectionneur, mais aussi pour sa grande connaissance des sources historiques et pour son point de vue nuancé. 

 

 

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