Il y a Dada et Dada | Association Cheval-Culture

Il y a Dada et Dada

Les chevaux emballés et les chevaux en balais

de Raymond Hains


En tant qu’écrivain, on se pose évidemment des questions d’esthétique. En tant que cavalière, il y a des mots qui éveillent la curiosité. L’importance du mouvement Dada dans l’histoire de l’art n’est plus à démontrer. Néanmoins, l’explication traditionnelle du nom lui-même laisse quelque peu perplexe l’amateur d’art et de chevaux. Un mot pris au hasard dans le dictionnaire ? Peut-être. Mais les mots ne se laissent pas prendre au piège du hasard. Ils mènent la danse et vous imposent leurs lois mystérieuses.

Pour preuve, les œuvres « équestres » de Raymond Hains, qui a souvent été défini comme un Néo-Dada. Raymond aussi aimait les mots, et jouer avec eux, à moins qu’il ne se soit laissé jouer d’eux. Car le Néo-Dada s’est fait surprendre par toute une lignée de chevaux de rêve.

Le Néo-Dada emballé : nouvel élan

D’abord, le « dada emballé », vrai cheval à bascule, jouet du fils du non moins célèbre artiste Cristo, a été co-signé par Hains et Cristo en 1963[1] : « Quand il y a eu le Dada emballé, j’ai voulu me débarrasser de Raymond Hains l’affichiste et j’ai dit que j’étais un sigisbée de la critique ou un dialecticien de la palissade », affirmait Raymond Hains.

La même année, ce Néo-Dada emballé est ensuite recréé par son ami Gérard Matisse (le petit-fils du peintre) d’après la maquette de Cristo et présenté au salon Comparaison, sous la forme d’un cheval empaqueté avec des ficelles de trois hauteurs d’homme. Ce dernier cheval de bois est composé de planches de palissades empaquetées selon la méthode de Cristo. Le dada s’emballe, il prend le mors et se taille (en palissades). Raymond Hains «se fait la belle » en empruntant la plus extravagante des montures, « le Néo-Dada emballé », d’où naît l’art de se tailler en palissades.

François Dufrêne écrit à propos de cette oeuvre : « Ce Néo-Dada emballé est un échafaudage volant. C’est une espèce de Prométhée assez bien enchaîné : On s’est adressé à Cristo, spécialiste du super emballage. Cette momie est un monument au peintre baillonné par la critique d’art. Si tout le monde doit avoir son aigle, pour sa part (de gâteau, comme dirait Bièvre….), Hains a donné à manger au sien, une tarte à la crème en place de son foie ». Car, toujours selon Dufrêne,  « la place de Raymond Hains le ‘nouveau réaliste’, le poulain de la galerie J ou le sigisbée de la critique, il n’y a qu’un cheval de bois, une machine de guerre ou — qui sait? — le bidet de madame la critique », et plus loin : « Quand à lui, le chef de laboratoire des Frère Lissac de l’illisible, le dialecticien des Lapalissades, il mange ‘des chevaux tout crus sur leur parole’ avec Georges-François Mareschal, marquis de Bièvre.[2] »

Il les mange, c’est peut-être pourquoi, en 1998, il dépose un nouveau dada emballé sur un lit de biscuits de Reims, c’est le « D’après le Néo-Dada emballé ou l’art de se tailler en palissade » en bois, tissus, ficelles, biscuits roses de Reims, 2 tréteaux en bois appartenant à la Collection du Frac Champagne-Ardenne de Reims. Ou quand le cheval tourne en rond sur lui-même !

Mais le hasard, qui se tourne souvent en destin, a décidé que ce n’était que la première étape d’une relation subconsciente entre Hains et le cheval. En 1999, la galerie Sonnabend de New-York qui détenait le « dada emballé » refuse de le prêter pour une exposition personnelle de Raymond Hains au Musée d’Art Moderne de Barcelone. Raymond, avec Stéphane Donatien, invente alors le Néo-Dada en balais, ultime avatar d’un « cheval en balais chiotte », rêvé comme revanche par Raymond Hains. Montré à Barcelone au Musée d’Art Moderne puis à la Fondation Serralvés à Porto, reproduit dans de nombreux catalogues, ce dada est aujourd’hui parmi les œuvres les plus célèbres de Raymond Hains.

Le dada en balais Le Néo-Dada en balais 1999 réalisé par Raymond Hains et Stéphane Donatien balais & bois, 56 x 84 x 12 cm

Raymond Hains reprenant l’expression « peau de balle et balais de crin » dont il se faisait un malin plaisir de faire usage en évoquant le Néo-Dada en balais, se rappelait Marcel Duchamp qui le 1er juin 1921, avait télegraphié à son beau frère Jean Crotti qui insistait pour qu’il envoie une oeuvre pour un « salon Dada », un télegramme avec les simples mots : « pode bal » confirmant son refus d’y participer.

Du refus d’un artiste à celui d’une galerie, « dada » révèle bien avec Raymond Hains la capacité du langage à dégager l’individu des contraintes sociales et des vexations les plus diverses, fussent-elles véhiculées par l’art lui-même. Il nous conduit vers une des symboliques fondamentales du cheval, celle de l’évasion, aujourd’hui plus que jamais d’actualité. Donatien ajoute à ce propos : « Le Néo-Dada emballé ou l’art de se tailler en palissades, c’était le cheval de Troie de l’art de Raymond ». Du cheval de Troie, à l’absurde néant du mot « Dada », l’idée persiste et insiste dans les mots. Une idée du cheval évasion, du cheval liberté.

Le manège de Raymond Hains

Car ces deux œuvres internationalement connues ne sont que la face émergée de l’iceberg « Hains et les chevaux ». Ce tableau de l’artiste en hippophile ne serait pas complet sans le double fantasme du cheval de Troie et du chevalier de la matière arthurienne. C’est Iléana Cornéa qui le dit : « Et comme les objets de Raymond ont plusieurs significations possibles, pourquoi ne pas voir dans ce ‘Néo-Dada emballé’, non seulement un ‘Crazy Horse’, ‘un dada en balais’, mais également un colis contenant les reliques de son enfance? Raymond Hains ne joue plus au chevalier, il devient chevalier ».

Le balai est moins anodin qu’il n’y paraît à première vue. Si le « balai chiotte » traduit le goût Dada de la provocation socio-culturelle et du renversement des valeurs, le balai est aussi l’élément magique de la sorcière, instrument du fond populaire breton (balai signifie genêt en Breton), cher au cœur de l’artiste de Saint-Brieuc. Voilà qui nous ramène encore à l’évasion. Le Dada en balais serait-il dès lors à lire comme un moderne Pégase ? Possible. À travers les objets de l’art contemporain, ce sont les mots qui parlent, tout un pan sémantique qui se met en branle, et ce n’est pas à l’un des promoteurs de la pansémiotique qu’on pourra retirer la richesse de ces territoires connotatifs. Le Cheval de Troie est ce qui mine de l’intérieur, ce qui retourne l’offrande en mode de contre-offensive. C’est bien ce que doit provoquer ce dada en balais qui répond au principe de lacération des affiches par un principe de lacération de nos codes sociaux. Le cheval n’est pas seulement l’instrument des pouvoirs et des armées, il est aussi l’ami des révoltes. Se l’approprier, c’est changer de classe, passer de la piétaille à la chevalerie, se charger d’une aura qui accompagne le cheval depuis son arrivée en Occident au cours des grandes invasions, celtes notamment.

Raymond Hains est hippophile, mais pourquoi ?

Du cheval de Troie au dada en balais, le travail d’emballage du dada apparaît comme un accident dans ce parcours de libération. Mais c’est un accident au sens étymologique, celui qui déclenche l’aventure et sa vitesse de déploiement. Au sujet du Packed Horse, Raymond Hains confiait à Stéphane Donatien : « Quand on a des idées nouvelles, il faut y mettre le paquet. Je suis pris par la vitesse du Néo-Dada emballé, c’est un Crazy Horse. Mon travail s’appelle ‘langue de cheval et facteur temps’, compte tenu du palais idéal du facteur Cheval et du fait que je pense souvent à un ami qui s’appelait Philippe Delage, et Philippe, c’est l’ami du cheval ». La pratique permanente du mot d’esprit et des jeux de décalages sémantiques permet à Raymond Hains d’organiser l’art comme technique d’évasion généralisée. Mais se sauver d’où pour aller où ? Se sauver, sans aucun doute, du champ social qui s’établit toujours sur le principe dé-valorisant de l’argent en tant que monnaie d’échange devenue bien à tort valeur. Confusion toujours dangereuse et toujours répétée. Pour aller où ? Il y a les territoires mémoriels d’une Bretagne érigée en matière et valeur encore : la chevalerie est d’abord le mythe d’un ordre moral où la prouesse est première et sert l’amour sans contrepartie. Il y a aussi simplement la lande, espace d’illimitation où se cueille le balai. Car « l’art de se tailler en palissade » est l’art de faire le mur, l’école buissonnière, l’impératif catégorique de l’art : la désobéissance — car de l’autre côté du mur, de la palissade, est le lieu de non-sens à partir de quoi le monde s’ordonne. Le cheval est cet être de la lande, avatar matériel et dés-artistisé de la licorne, évanescent et indompté-indomptable, le « Dada en balais » conjugue la lande et le cheval, le non-sens et l’évasion du sens, le mot d’esprit et le symbole.

Il y a dada et dada, le jouet de l’enfant est déjà un objet d’évasion loin des contraintes de l’immobilité de la chambre, il permet de construire des chevauchées imaginaires dans la lande. Pour Raymond Hains, le cheval reste le symbole d’une liberté qui à la fois émancipe d’une société matérialiste (celle de la galerie qui refuse de prêter une œuvre) et nous place au-dessus, comme seigneurs de nos vies, dans une esthétique intangible du vent et de la lande, où la sorcière et le chevalier errant se retrouvent pour une même quête de la verticalité. Il y a dada et dada. Ne confondez pas. De l’emballé à l’en balais, la distance est celle qui sépare la prison de l’horizon, la clôture de la liberté. Le processus sémantique de l’œuvre de Raymond explique ainsi le passage du Néo-Dada au nouveau réalisme, qui est le mouvement même de libération du cheval, cheval qui reprend peu à peu la signification qu’il était censé avoir perdue à la création du mouvement dadaïste. Comme quoi, derrière les mots, il y a de l’être, qui finit toujours par reprendre ses droits.

Laurence Bougault, à cheval entre plusieurs dadas : la fac, les livres, les chevaux, l’Asie Centrale et l’Afrique. Vit en Poésie. Et parfois en Bretagne.

&

Stéphane Donatien, ami intime de Raymond Hains, iconoclaste et artiste contemporain. Dernier méfait: « École de Peintre », happening dans l’école du village de Peintre, jumelage des villes de Peintre et Peintures, sculptures vectorielles en bronze.

Se sont croisés à la Gare de Gaël, ambassade d’extraterritorialité.

Petits rappels pour ceux qui auraient oublié :

Naissance du mouvement Dada

Le 8 février 1916, plusieurs artistes européens se réunissent à Zurich à l’initiative du metteur en scène Hugo Ball pour l’inauguration du Cabaret Voltaire. Parmi eux, Tristan Tzara, poète roumain, Richard Huelsenbeck, poète allemand, Jean Arp, sculpteur alsacien et Hans Richter, peintre allemand. A l’aide d’un coupe-papier, ils ouvrent au hasard un dictionnaire et tombent sur le mot « dada ». En réaction à l’absurdité et à la tragédie de la Première Guerre mondiale, ils baptisent le mouvement qu’ils viennent de créer de ce nom. Le « Dadaïsme » entend détruire l’art et la littérature conventionnels. Le mot lui-même ne signifie rien, il désigne selon les fondateurs du mouvement le néant absolu. En 1918, le dadaïsme atteindra son apogée quand Marcel Duchamp se joindra au groupe zurichois. Il faudra attendre 1919 pour voir le « Dada » arriver en Allemagne, avec Max Ernst, et en France, avec l’installation de Tzara à Paris.

Raymond Hains

Son oeuvre se marque par la conception d’un univers total, en référence constante à la photo et au langage. Breton d’origine, Raymond Hains découvre en 1949, avec son ami Jacques Villeglé, le pouvoir suggestif des affiches lacérées. Las des techniques traditionnelles de la peinture, tous deux inventent un nouveau mode de production artistique.

Artiste de la dérision refusant toute idée de sérieux, d’oeuvre et de carrière, Raymond Hains est un flâneur observateur de petites choses a priori insignifiantes. Il se saisit de notre quotidien et le fait passer par le filtre de son regard puis se l’approprie, construisant une oeuvre complexe, établissant des analogies entre des mots, des images, tout en les détournant.

Où voir des œuvres de Raymond Hains ? partout ! mais par exemple :

–   Galerie W, 44 rue Lepic, 75018 Paris.

Sur internet : www.vodeo.tv/18-22-2612-raymond-hains.html : Le film suit Raymond Hains dans une exposition qui lui est consacrée à Porto.


[1] Maquette pour le Néo-Dada emballé où l’art de se tailler en palissade exposée au salon comparaison de 1963. Jouet, Tissu, corde 43x51x16.

[2] François Dufrêne, « Les Entremets de la palissade, le Néo- Dada emballé et le Sigisbée de la critique de Raymond Hains », publié dans Encyclopédie des Farces, attrapes et Mystifications, Paris, Jean- Jacques Pauvert, 1964.

Copyright © 2010 tous droits réservés. Association Cheval-Culture